Les grades, selon Maître Jigoro Kano

Le grade, c’est pour les militaires, pensent peut-être ceux qui ne s’y intéressent pas. Dans une discipline comme le judo, héritière d’une tradition guerrière, ce ne serait, au fond, pas si surprenant. Cette notion de grade pourrait bien être un reste du passé, une analogie avec les anciennes hiérarchies samouraïs… Mais les judokas ne sont ni adjudants ni amiraux, et même si le grade hiérarchise en quelque sorte, il ne confère aucune autorité sur qui que ce soit, il n’indique même pas la responsabilité d’enseignant.

Si le grade vient effectivement de la tradition japonaise, c’est celle des écoles anciennes du Japon martial. Le grade, depuis ses origines, n’est pas une marque de pouvoir mais de maîtrise, un signe de reconnaissance qui a toujours accompagné la pratique, l’entraînement.

Jigoro Kano n’a non seulement pas rejeté ce signe ancien mais il l’a au contraire développé et approfondi. Il a fondé le Kôdôkan en 1882 et a fixé les grades des pratiquants sans tarder.

Autrefois, en fonction des habitudes, le nombre de grades différait et, pour chacun, on se voyait remettre des rouleaux aux noms divers mais, en général, il existait trois grandes divisions qui étaient Mokuroku, Menkyo et Kaiden. Maître Kano ressentit qu’il y avait trop de temps entre chacune pour que cela soit d’une quelconque aide sur le plan de la motivation des pratiquants. Il baptisa alors les débutants Mudan-sha (personnes sans Dan), qu’il sépara en trois divisions, Kô, Otsu, Hei, et il mit sur pied un système dans lequel on devenait Shodan après une certaine progression dans la pratique puis Nidan, Sandan, Yondan et ainsi de suite vers le haut, en faisant en sorte que le 10e Dan soit attribué aux personnes qui, dans l’ancien système, auraient atteint le niveau Kaiden.

Par la suite, il ressentit encore qu’avec son système des trois étapes Kô, Otsu et Hei, pour les personnes sans Dan, le temps était toujours trop important entre deux grades pour les motiver. Il réforma donc le système en instaurant un 1er, un 2e, un 3e Kyû, (les 3 correspondaient à la ceinture marron) et un 4e, un 5e Kyû ainsi qu’un non-grade, un 6e Kyû (les 3 correspondaient à la ceinture blanche).

En créant ces nouveaux échelons à cette mesure, Maître Kano a voulu la rendre plus présente, plus vivante dans la pratique du judoka, lui permettre d’être un accompagnement constant de son entraînement. Le grade désigne clairement le fait que le judo est une dynamique, une progression. Sans lui, la pratique paraît trop immobile au débutant. Avec lui, il y a un art à maîtriser, un entraînement à mener pas à pas, marche après marche, et chaque ceinture nouvelle est un encouragement fort sur ce chemin. Le retour sur le tapis d’un élève récemment «initié» au grade supérieur par son professeur, avec sa nouvelle ceinture éclatante de couleur et de fraîcheur autour de la taille, fier et soucieux de bien faire, est à chaque fois comme une relance, une nouvelle naissance. Cette phase d’apprentissage dynamique et échelonnée conduit naturellement vers la première épreuve extérieure, le premier niveau de maîtrise : la ceinture noire. Ensuite, le grade s’apparente à un approfondissement mesuré et patient.

La conquête, l’obtention méritée de ce bout d’étoffe, après le temps de pratique défini et l’épreuve nécessaire, continue à faire vibrer d’espoir les générations nouvelles. La ceinture noire n’est pas seulement ce judoka qui a satisfait aux épreuves du passage de grade, il est celui qui porte la marque symbolique d’un certain idéal d’accomplissement. C’est à lui désormais de savoir se tenir… et ce comportement n’est pas seulement la manifestation d’un niveau d’efficacité, il est une responsabilité nouvelle. Et comme le grade accompagne la pratique, que serait-il sans une pratique sincère? Rien. C’est la pratique qui fait le judo, qui créé les progrès individuels et collectifs. Le grade n’est pas la pratique, il n’en fait même pas partie… Il l’accompagne seulement, il l’entoure.

Le grade offre une dynamique d’espoir, une promesse d’évoluer toujours, un chantier permanent. On est toujours en train de passer quelque chose, et après trente ans, quarante ans, on peut encore s’investir dans une recherche, dans une perspective. Le grade, avec son langage simple fait de couleur d’étoffe, d’épreuves rituelles, de hiérarchie, de sentences… est là pour lui rappeler que c’est lui et non sa ceinture de coton, qui va du blanc au rouge, en passant par le noir.

KYU est un caractère composé de deux parties. Celle de droite est une combinaison graphique symbolisant la main qui saisit dans le dos un homme qui s’enfuit et que l’on poursuit. Il s’agit de poursuivre quelqu’un de trace en trace jusqu’à l’atteindre. La partie gauche représente le fil. L’association de ces deux éléments signifie que quand, sur le métier à tisser, on passe le fil pas à pas sans brûler les étapes, une étoffe complète se forme. KYU, c’est donc faire les choses méthodiquement, étape par étape, jusqu’à la constitution d’un ensemble parfait.

DAN pourrait presque représenter le processus contraire. En effet, DAN véhicule l’idée d’un tout divisé plusieurs fois et où ce terme désigne ces fragments. Un Dan représente donc une division d’un tout. DAN véhicule également une idée de mouvement du haut vers le bas qui se déroule par étapes sonores. Il y a donc progression de division en division pour parcourir un espace dans sa totalité, chaque fois plus profondément. De plus, chaque étape doit être marquée et affirmée jusqu’à la faire résonner, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement possédée, avant de passer à la suivante.

Le système des Kyu symbolise donc la constitution progressive d’une base pour le pratiquant à partir de laquelle il pourra approfondir, de Dan en Dan, la pratique dans tous ses aspects.

Voir: Syllabus des grades

Haut de la page